Note de la fic : :noel: :noel: :noel: :noel:

Recueil, ment


Par : Loiseau
Genre : Fantastique
Statut : C'est compliqué



Chapitre 4 : A la Croisée des Chemins


Publié le 23/09/2013 à 22:25:47 par Loiseau

J’aimais bien cette ville. Ses pierres épaisses, anciennes, rassurantes et chargées de mémoire. J’aimais bien arpenter ses rues calmes. Marcher seul dans la fraîcheur d’une nuit d’été sur ses pavés lisses, ou me promener silencieusement sur ses remparts dans le froid de l’hiver en contemplant le vide en contrebas.
Autrefois elle était vivante, cette ville. Des gens y vivaient, des enfants y jouaient, des animaux s’y ébattaient. Une petite ville vivante, oui…
Aujourd’hui elle n’est plus que ruines. Une atmosphère sombre plane sur ses remparts détruits, ses tours effondrées, ses maisons écroulées. Une fumée étrange s’échappe en permanence de ce qui fut l’église.
Parfois les vieilles légendes s’avèrent. Et parfois les oublier conduit à des désastres que personne ne pouvait imaginer.

C’était lors d’une nuit d’hiver particulièrement belle, alors que comme à mon habitude j’errais dans les rues glaciales en observant, heureux, les étoiles, je croisais un homme étrange. Vêtu d’une tenue de velours sombre, dans un style très victorien, portant haut-de-forme et bottines de cuir noir, il se tenait debout à la croisée de quatre chemins. Je souris du hasard qui avait porté cet homme étrange ici, car on appelait ce croisement le « Carrefour du Diable » et une vieille légende courait dessus. N’ayant jamais vu cet homme dans le coin, j’en conclus qu’il n’était qu’un touriste et je l’abordais afin de lui indiquer, éventuellement, un hôtel. Alors que je me rapprochais, il ôta son haut-de-forme, découvrant une somptueuse crinière rousse dans laquelle se perdaient les quelques flocons qui commençaient timidement à tomber.

- Pardonnez-moi, mon cher monsieur, sauriez-vous par hasard où je puis trouver un hôtel à la fois propre et aux tarifs raisonnables ?

Sa voix douce et chaleureuse semblait réchauffer l’atmosphère et il me fût immédiatement sympathique. Je réfléchis un court instant avant de lui livrer la réponse que voici :

- Et bien… Je crains qu’aucun hôtel de la ville ne réponde à ces critères. Cependant, j’ai une maison plutôt spacieuse et je peux très bien accueillir quelqu’un pour la nuit. Après tout, vous n’avez pas l’air d’être une… disons, une mauvaise personne !

Le visage de l’étranger s’illumina d’un grand sourire et il vint me serrer vigoureusement la main.

- Je ne sais comment vous remercier monsieur ! J’accepte avec joie votre proposition ! Les gens aussi généreux que vous sont des perles rares et précieuses de nos jours !

Sa joie communicative me fit sourire également et je le conduisais chez moi. Sur la route il m’apprit qu’il était venu rendre visite à une lointaine parente mais qu’il n’était pas certain qu’elle vive encore dans cette ville. Je lui suggérais de se rendre à la mairie le lendemain et il acquiesça silencieusement, comme si le souvenir de cette parente lui était douloureux.
Nous mîmes quelques minutes pour arriver chez moi et la neige tombait de plus en plus dru. Cela ne me gênait pas le moins du monde et mon invité n’en semblait pas plus incommodé. Ce qui ne m’empêcha pas d’être heureux lorsqu’en ouvrant ma porte je retrouvais la chaleur de mon foyer. Je me dirigeais vers le petit poêle à bois qui occupait un coin de la pièce et y rajoutais une bûche, puis j’encourageais mon invité à quitter son manteau que j’accrochais au perroquet près de la porte.
Nous allâmes nous asseoir comme de vieux amis dans mon salon et je nous servis à tous deux un verre de vin chaud aux épices. Nous le sirotâmes paisiblement dans le plus grand silence, savourant cet instant de quiétude tandis que dehors soufflait un blizzard rageur. Une fois nos deux verres vides, je réalisais que je ne connaissais même pas le nom de mon convive. Je lui demandais donc.

- Oh, en effet j’ai oublié de me présenter ! Toutes mes excuses ! Je me nomme Samaël Voland. Enchanté !

Je lui donnais également mon nom et m’abstins de tout commentaire sur le sien, malgré son étrangeté. Puis la conversation s’orienta vers l’art car il avait remarqué les nombreux tableaux symbolistes qui ornaient mon salon. De fil en aiguille, nous en vînmes à parler de la raison de sa visite ici.

- Comme je vous l’ai dit, je suis venu rendre visite à une parente… Ou tout comme. Peut-être la connaissez-vous d’ailleurs. Une vieille femme aux cheveux gris, souvent vêtue de noir et répondant au nom de Morgane ?

- Oh ! La vieille Morgane ? Oui, je la connais ! Comme tout le monde ici… Certains disent que c’était une sorcière, sous prétexte qu’elle vivait à l’écart des autres et qu’elle se promenait souvent près du Carrefour du Diable. Je n’ai jamais accordé le moindre crédit à ces rumeurs. Pour tout vous dire, je l’appréciais assez et il m’est arrivé de lui apporter une part de gâteau lorsque j’en faisais. J’ai l’impression que c’était une femme très seule…

Mon invité me regarda d’un air étrange et je réalisais ma faute. Mais avant que je ne puisse dire quoi que ce soit il parla.

- Pourquoi donc l’évoquez-vous au passé ?

- Ah pardonnez moi d’avoir tant manqué de tact… Mais je suis au regret de vous apprendre que votre parente est décédée il y a peu… Je vous présente mes très sincères condoléances. marmonnais-je tout en maudissant intérieurement ma maladresse.

Samaël garda un air songeur pendant de longues secondes. Il ne semblait pas particulièrement attristé, simplement méditatif. Finalement il posa son regard sur moi et sourit amicalement.

- Je vous remercie pour votre sincérité. Et je suis heureux de savoir que vous avez été bon pour elle… Savez-vous pourquoi elle affectionnait tant cet endroit que vous appelez « Carrefour du Diable » ?

Je hochais négativement la tête.

- Parce qu’elle se souvenait, en sa qualité d’ancienne, d’une vieille légende qui dit que si à chaque pleine lune une branche d’aconit et un peu de sang de veau ne sont pas déposés au centre du Carrefour du Diable, Satan lui-même viendra détruire la ville. Cette légende vient elle-même d’une autre légende que je ne vous conterais pas ce soir…
Enfin, à chaque pleine lune Morgane venait accomplir ce vieux rite pour protéger le village. Et voyez ce qui lui en coûta. Elle fût traitée de sorcière et mourût dans une indifférence quasi-générale. Vous semblez même être la seule personne à lui avoir porté la moindre attention. Et pour cela, je vous remercie à nouveau.

Je ne savais que répondre. Samaël semblait avoir changé depuis quelques minutes, dans son attitude et dans l’aura qu’il dégageait. Il se leva et s’approcha de mes tableaux pour mieux les observer.

- Vous savez… Chaque personne dans cette petite ville… ce village, s’est montrée d’une manière ou d’une autre odieux avec la vieille Morgane. Excepté vous. Le prêtre l’a à plusieurs reprises chassée du parvis de l’église alors qu’elle mendiait ; des enfants, avec la bénédiction de leurs parents, lui ont souvent jeté des pierres ; tous l’ignorait ou crachait sur ses pas et jamais elle n’éleva la voix contre eux car elle souhaitait plus que tout les protéger du Diable. Mais voyez maintenant l’ironie… Je suis là pour la venger ! Si elle n’avait jamais accompli ces rites, le village n’aurait pas été détruit… J’ai mieux à faire. Mais elle le faisait et j’ai fini par m’attacher à elle et je détruirais ceux qui l’ont méprisée !
Vous, mon ami, avez été bon pour elle comme pour moi, alors je vous dis ceci : Quittez immédiatement ce village. La neige ne vous arrêtera pas, je vous en fais le serment. Prenez les menus objets qui vous tiennent à cœur puis rendez vous au vieux chêne à la sortie de la ville, fouissez dans ses racines et vous trouverez une cassette remplie de bijoux et de joyaux. Ils sont à vous. Mais sachez que vous ne devrez, ni ne pourrez, revenir vivre dans ce village. Il est désormais maudit à tout jamais. Je vous remercie une fois de plus, vous souhaite une vie prospère et vous dit adieu !

Et sous mes yeux ébahis il disparut et j’entendis au loin, vers l’église, un rire machiavélique résonner. Sans plus attendre je courût vers ma chambre pour saisir le petit coffret dans lequel étaient rangés tous mes objets les plus précieux, j’enfilais mon manteau, jetais un coup d’œil désespéré à ma maison et sortit. Le blizzard avait cessé de souffler et la neige épaisse semblait fondre sous mes pas de sorte que je n’eût aucune difficulté à quitter rapidement le village. Je courais comme si j’étais poursuivi par une meute de loup, la peur au ventre, les pensées brouillées. Et j’entendais toujours le rire résonner dans le lointain. Lorsque j’arrivais au vieux chêne, je me retournais et vis le clocher de l’église s’effondrer dans un fracas épouvantable. Des flammes ravageaient plusieurs maisons et une fumée noire, épaisse et nauséabonde envahissait l’air. Terrorisé, je ne pus en supporter davantage et m’évanouis.

A mon réveil, j’étais recouvert par une fine couche de neige noircie. Je me relevais tant bien que mal, à moitié congelé, et portait mon regard vers ce qui fût autrefois ma ville. Ses remparts étaient détruits, ainsi que toutes les habitations. L’église n’était plus qu’un tas de ruines d’où s’échappait une étrange fumée violacée. J’avais du mal à croire ce que je voyais, mais c’était pourtant bien réel. Me souvenant des paroles de mon invité de la veille, je cherchais dans les racines du vieux chêne et trouvais une petite cassette de bois noir remplie de pierres précieuses. Ainsi je n’avais rien rêvé…
Je ramassais mon coffret et la cassette et me mis en route vers la ville la plus proche, espérant y trouver du secours à envoyer dans mon village pour trouver d’éventuels rescapés. Au fond de moi je savais bien être le seul survivant de ce que les journaux appelleraient le « Mystérieux Incendie de St-**** », mais à ce moment là mes idées n’étaient pas très claires.

Depuis cet évènement, que je n’ai jamais raconté à personne, je me méfie des chemins croisés et des vieilles légendes, craignant toujours de revoir la crinière rousse et le pourpoint de velours sombre de Samaël Voland.


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