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Subolithe


Par : Ostramus
Genre : Science-Fiction
Statut : Terminée



Chapitre 2 : L’héritage


Publié le 02/07/2012 à 00:36:53 par Ostramus

2 Février - 204 ans après l’enfermement

Solfia introduisit la clé dans la mince serrure. Elle tourna le poignet et le loquet se déverrouilla dans un bruit sourd. Elle entra, posa un carton et alluma un néon grésillant. Derrière, Stedren grogna à cause de la blancheur de l’éclairage tout en découvrant l’état du salon. D’un confort spartiate, la pièce ne comptait qu’une poignée de meubles en métal et une décoration qui se résumait à un fauteuil à la mousse pourrie, quelques bibelots recouverts de poussière et un tapais aux couleurs passées, probablement datant d’avant l’enfermement. Stedren alla dans la cuisine de servir un verre d’eau et se s’assit sur une chaise en fer en buvant une gorgée. Le liquide avait un goût rance et amer, les recycleurs d’eau fonctionnant de moins en moins bien la qualité déclinait depuis des années. Seule la soif l’empêchait de recracher le contenu de sa bouche.
— C’est bizarre, dit-il, ça fait des années que je ne suis pas venu ici, pourtant rien n’a changé.
Solfia ne répondit pas. Elle errait dans le salon en effleurant chaque objet, sans doute dans l’espoir de raviver quelques souvenirs. Stedren devina ses pensées.
— Si tu veux, on peut attendre avant de vendre ses affaires.
— Non. Nous n’avons pas beaucoup de rations d’avance. C’est juste...
Elle s’arrêta. Son silence trahissait sa peine.
— Ça n’a plus vraiment d’importance maintenant qu’il n’est plus là.
Contrairement à elle, le décès d’Aristeb ne lui faisait pas plus de peine qu’il avait imaginée. Son parrain s’était toujours montré maladroit dans son éducation et l’expression de ses sentiments si bien qu’il n’avait jamais vraiment cherché à se lier. Ainsi, Stedren avait davantage passé son temps dans les galeries et les puits de ventilation avec les autres enfants tandis qu’Aristeb s’était épuisé tout son temps à la mairie. En somme, il connaissait mal son parrain et avait moins de regret à se séparer de ses derniers biens contre des rations alimentaires.
Il se releva, posa une main sur l’épaule de sa demi-soeur dans une marque d’affection et commença à fouiller la maison. Bien qu’elle feignait un certain détachement, Stedren savait que la mort d’Aristeb l’affectait davantage que lui. Il s’en voulait de ne pas trouver les mots pour réconforter sa soeur et se contenta de poursuivre la fouille.
Les pénuries touchaient la ville depuis si longtemps que la masse de bien de chaque habitant ne s’avérait jamais très conséquente. La vie des gens se résumait ainsi à un tas d’objets poussiéreux maladroitement entassés.
— Je me demande ce qu’il restera de nous, lança Solfia en dépliant une liasse de papier.
Stedren ne voulut pas répondre pour alimenter le chagrin de sa soeur et changea de sujet.
— Les pages sont blanches, on arrivera peut-être à en tirer quelque chose. Mets-le dans le carton.
Elle n’en fit rien.
— Inutile, maugréa-t-elle, il n’y a plus une goutte d’encre dans toute la ville.
Raté, songea-t-il. Le papier n’était plus bon qu’à se laisser froisser par le dépit. De son côté, ce qu’il trouva ne se fabriquait plus en raison du manque de matériaux nécessaire, en particulier à cause du déficit en énergie pour faire fonctionner les usines.
Comme pour illustrer ce fait, le néon grésilla de plus belle pour s’éteindre, à jamais. Le salon sombra dans une obscurité sèche. Aucune lueur ne vint troubler ce néant lumineux, pas même de la rue où l’éclairage public avait été suspendu depuis près d’une décennie.
— Je m’en occupe, fit Stedren.
Il alla dans la chambre et testa la lampe. En s’allumant, une pièce vide avec un oreiller et quelques draps au sol s’offrit à lui. Il prit le néon pour remplacer celui défectueux. La lumière déchira à nouveau les ombres et ils continuèrent à fouiller.
Stedren tomba sur de vieux jouets en bois. Il passa plusieurs fois sa main rugueuse sur la matière, palpant les aspérités et savourant cette étrange sensation. Il avait entre ses mains une rare – sans doute une des dernières – relique de la surface. Un morceau de nature qui n’existait plus à présent, pas même dans le souvenir des humains qui vivaient sous terre depuis trop longtemps. Il ne restait des arbres que des clichés numérisés et des photographies ternies. Une masse considérable d’informations précises et détaillées dormaient dans les banques de données, inutile car nul ne pouvait imaginer les sensations produites par la nature. La poésie même perdait son sens sous terre.
Il chassa ces pensées en jetant la relique dans le carton en se disant qu’un nostalgique lui échangerait contre une ration alimentaire. Il récupéra alors l’ordinateur dans une autre pièce, quelques habits, quelques cartes magnétiques et fourra le tout dans le carton avec les autres lampes qui fonctionnaient encore. Au moment de prendre celle du salon, son regard s’attarda sur une cadre au mur contenant une vieille photographie. Stedren s’approcha et étouffa un rire lorsqu’il se découvrit enfant avec ses yeux malicieux qui dominaient un nez brisé, niché dans un visage aux traits arrondis, comme une sculpture inachevée.
— Regarde, dit-il vers Solfia. Tu as vu la tête que j’avais ?
Il lui arracha un léger sourire. Stedren avait presque le même visage, légèrement différente à cause de l’érosion causée par la faim et la fatigue, et de ses yeux fins hérités de sa mère. En retirant la poussière, il découvrit à côté de lui son père Luqio et Aristeb qui l’encadraient avec plusieurs hommes. Revoir ainsi son visage non meurtri, de surcroît juvénile, lui procura un plaisir insoupçonné. Il lut faiblement la légende au bas :
— Cérémonie de départ pour la première expédition vers la Surface, le 24 juin 172.
— Oui, Aristeb n’arrêtait pas d’en parler, dit Solfia. Il était obsédé par la surface
Elle examina le cadre.
— Je ne me rappelle pas grand-chose en dehors des soleils et de a foule. Et toi ?
— Pareil, c’est vague.
Stedren mentait. Il se souvenait parfaitement de cette journée, de la musique, de la fête, et surtout, de la porte qui se refermait. Elle ne s’était jamais rouverte. D’un geste lent et affectueux, Stedren reposa le cadre.
— Je ne pense pas qu’il y ait autre chose de valeur.
Stedren ne chercha pas à s’éterniser. Il ne voulait pas que Solfia ne change d’avis. Ils quittèrent sans attendre la maison qu’ils fermèrent derrière eux. Solfia soupira en regardant le carton sous le bras de Stedren.
— Ça ne te dérange pas d’y aller sans moi ? Je pense que je vais rentrer avant d’aller travailler.
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Je suis conseillère à la mairie. Si jamais on me voit là-bas, le maire va me poser des questions et je n’ai pas envie de perdre mon poste.
— Entendu, je te reverrai en milieu de journée au réfectoire.
Il l’embrassa et prit la direction de la maison de son ami Frensoan.
Stedren distingua une lanterne qui siégeait à l’angle de la rue et prit à gauche. Quelques veilleuses et des marques dans le sol guidaient les passants, réduits à de simples ombres, des silhouettes improbables qui ne laissaient que quelques traces dans la noirceur omniprésente. En empruntant un escalier, il bouscula quelqu’un qui émit quelques paroles sibyllines. Stedren voulut s’excuser, mais la personne avait déjà disparu. Il s’agissait bien d’un monde agonique, où les gens traçaient leurs chemins dans le noir sans se soucier des autres. Le moindre bruit semblait happé dans l’ombre pour devenir une plainte étrange et anonyme. Quelques voix perçaient de temps à autre ces brumes, mais elles s’estompaient aussitôt, trop éphémères. Les habitants vivaient reclus chez eux, dans leurs îlots de lumières et de chaleur pour ne sortir qu’en de rare occasion pour manger au réfectoire ou échanger quelques babioles au marché au troc contre des rations alimentaires.
Ce dernier se situait au fond du niveau, adossé contre la coque de la ville. Cette bourse improvisée se résumait à un large auvent bricolé au fil du temps d’où s’échappaient une lueur jaunâtre et le murmure des conversations. Un essaim d’ombres papillonnaient sous la structure qui s’apparentait à une masse rocheuse qui aurait jailli par une fissure. Chose impossible cependant, car le magma en fusion ne se trouvait qu’à plusieurs centaines de mètres derrière plusieurs couches de matériaux qui résistaient à la puissance tellurique. Une protection efficace qui les emprisonnait tous.
Stedren appréciait néanmoins le pittoresque qui se dégageait des lieux. En se rapprochant, il perçut des brides de discussions, avec parfois un éclat de rire ou de voix entre deux personnes qui ne s’entendaient pas sur une négociation. Des serpents de lampes blanches lançaient leurs éclats sur des rayonnages à moitié vides où s’entassait davantage de crasse que de marchandise. Des câbles en plastique et des lianes de métal couraient sur le sol pour se fondre dans les murs ou le plafond. Stedren se mêla à cette douce agitation. Il reconnût quelques visages, serra quelques mains et se perdit dans un véritable capharnaüm peuplé de bibelots, de machines malades, des meubles usés et des vêtements rapiécés. Il aperçut le maître des lieux derrière le comptoir central. Il posa un carton dessus et tapa sur une sonnette. Frensoan se retourna pour se fendre d’un large sourire.
Une carrure athlétique se dissimulait sous son corps frêle et voûté, trahissant une jeunesse passée à s’agiter. Une chevelure blanche et éparse courait sur sa tête à la peau parcheminée. À force de sourire et de réfléchir en plissant ses yeux fins, des rides s’étaient creusées tout le long de ses joues en formant de curieuses arabesques. L’homme était au centre d’un modeste réseau de récupération et d’échange de bien en tout genre où les rations alimentaires officiaient comme monnaie en étalon maître. En raison des restrictions, personne ne mangeait correctement si bien que les plus affamés s’entendaient avec les plus avides de confort. Si la mairie condamnait officiellement cette pratique, elle tolérait dans les faits ce marché parallèle qui permettait de ménager l’aigreur des habitants.
— Ah Stedren ! Je t’attendais.
Stedren ne s’étendit pas en politesses. Il poussa vers lui son carton et déballa les affaires.
— Dis-moi ce qu’on peut en tirer.
Frensoan se lança dans un rapide examen.
— Tu ne tireras rien du truc en bois, la période romantique est passée. En revanche, je suis plus optimiste pour les néons, j’ai beaucoup de gars du secteur Lambda qui en manquent. Les habits trouveront preneur au secteur central, comme toujours pour les lycéens, et ça qu’est-ce que c’est ?
Il se saisit de l’ordinateur et le tritura dans tous les sens. Les communications ne se faisaient plus par holophones, trop gourmands en énergie, si bien que l’ordinateur s’était imposé comme le dernier moyen de communication. Stedren savait combien l’appareil était précieux pour pallier la solitude et il ne voulait pas s’en séparer, pas même pour un an de rations.
— Ça je garde, le mien est tombé en rade le mois dernier.
— Dommage. Pour le reste, je peux t’en donner une.
— Une semaine ? s’alarma Stedren. Le mois dernier tu m’avais donné le double pour autant de néons.
— Maties a découvert ma planque du secteur Pi, fit-il l’air renfrogné, je suis désolé, mais avec en plus les réserves qui baissent chaque jour, je ne peux pas faire mieux.
Stedren ne dit rien dans un premier temps, puis montra les cartes magnétiques. Les yeux de Frensoan s’illuminèrent. Frensoan tira son ami vers une porte tout au fond des rayonnages. Ils pénétrèrent dans ce qui servait de bureau pour le brocanteur. Stedren s’étonnait toujours de voir les reliques entreposées ici : plaques de métal, diodes, circuits imprimés, produits pharmaceutiques, restes de nourriture, papiers, crayons, câbles d'alimentations, un ventilateur usagé, clavier d'ordinateur, disque de verres fumés, fils électriques dénudés.
— Je vais t’offrir à boire, ça faisait longtemps.
— Non, merci, dit Stedren qui ne voulait pas goûter une nouvelle eau infâme.
— Autre chose que la puanteur qui sort des robinets, je voulais dire.
— Dans ce cas, surprends-moi.
Frensoan extirpa deux gobelets d’un tiroir dans lesquels il servit une mixture rougeâtre.
— Merci.
Stedren reconnut une solution à base de sirop, introuvable depuis des années. Il trempa doucement ses lèvres et se délecta d’un liquide sucré, puis reposa le verre.
— J’en déduis que les cartes ont de la valeur.
— J’aurais dû m’en douter, rétorqua Frensoan en manipulant avec précaution les petites plaques de plastiques. Aristeb a été maire dans le temps. Et dire que tu te promènes avec sans la moindre précaution...
— Qu’est-ce que c’est exactement ?
— Laisse-moi vérifier.
Frensoan se cala derrière un bureau et alluma son ordinateur personnel dans lequel il introduisit une des cartes. Les deux hommes trouvèrent plusieurs dossiers de compte rendu techniques sur les machines de la ville, des données datées d’une quinzaine d’années.
— Sans intérêt, dit Frensoan en sortant la carte pour en brancher une autre.
Cette fois-ci, une modélisation tridimensionnelle de la ville apparut ; une sphère découpée en plusieurs niveaux avec une multitude de points clignotants aux intersections. Les yeux de Frensoan se plissèrent.
— Une carte de Subolithe ?
— C’est bien plus ça, c’est un passe qui ouvre toutes les portes de la ville. Ton parrain avait dû le garder après son mandat.
— Tu penses qu’il fonctionne encore ?
— Tout le système de Subolithe est d’époque, rien n’a jamais changé depuis l’enfermement, et je ne pense pas qu’il existe quelqu’un aujourd’hui qui puisse les changer. C’est déjà suffisamment difficile de faire fonctionner les ordinateurs de la ville que je doute qu’un maire ait essayé de changer les codes d’accès.
Stedren sentit une forme peu commune d’enthousiasme l’envahir.
— L’entrepôt des rations... on pourrait
— Je t’arrête tout de suite, tempera Frensoan. Il n’est pas référencé, et de toute manière, c’est trop bien gardé.
— Dommage, ce passe sera plus utile pour explorer les niveaux supérieurs dans ce cas.
— Ils sont vides depuis qu’ils ont été évacués à cause des recycleurs en panne, il n’y a même pas d’air pour respirer.
— Tu as raison, répondit Stedren pensif, mais je songeais plutôt au niveau Iota. Il a été fermé hier, et les hommes du maire n’ont pas commencé à le vider, trop occupés à reloger les habitants dans les niveaux inférieurs. Bien sûr, il a été verrouillé pour ne pas qu’il soit pillé, ça se comprend, mais avec mon passe, je pourrais ouvrir les portes et les devancer, sans compter qu’il doit rester assez d’air pour y passer des jours. Qui sait combien de rations sont cachées sous les matelas, combien de néons fonctionnent encore ?
Stedren termina son verre. Il mesura les possibilités tout en nourrissant une réserve quant à l’exploration d’un niveau tout entier à l’accès interdit. La perspective de passer plusieurs mois dans la maison d’arrêt du secteur Tau modérait son envie de s’approprier d’hypothétiques rations.
— Tu devrais m’accompagner.
— Je n’aime pas trop m’éloigner de la maison, le maire Maties a toujours un oeil sur moi. Et puis, il y a le vieux Oertoff qui magouille aux niveaux Mu, Nu et Xi, je n’ai pas trop envie qu’il me souffle la place.
Il pinça ses lèvres.
— Je ne sais pas si c’est vraiment prudent Stedren. Il y a sûrement un moyen plus sûr de s’en servir...
— Tu as peur que je te vende ce que je trouverais là-bas trop cher ?
— J’ai surtout peur que mon meilleur fournisseur et mon ami finisse dans une des cellules de Tau.
Stedren réfléchissait, appuyé contre les étagères.
— Garde à l’esprit une chose, reprit-il, Aristeb était mon parrain et Solfia fait partie du conseil. Je ne risque pas grand-chose et l’affaire sera vite étouffée ; Maties ne voudra pas prendre le risque que des malins se mettent en tête de braquer la réserve centrale en cherchant dans toute la ville d’autres passes de ce genre.
Frensoan renonça à répondre et débrancha la carte qu’il pointa en l’air. Il appuya son geste en lançant un regard grave à Stedren. Ce dernier lui tourna le dos et se frotta le front. Les arguments de son ami étaient pertinents, cependant, l’occasion ne se représenterait pas avant des années. Stedren haussa les épaules.
— De toute manière, si ce n’est pas moi qui y vais, quelqu’un d’autre trouvera le moyen de s’y faufiler dans les prochains jours. Autant être le premier.
— Bien, mais dans ce cas, je te conseille de ne pas y rester longtemps et ne prendre que l’essentiel, pas besoin de fouiller toutes les maisons.
— Oui, je pense que je vais me donner la matinée et arrêter après midi.
— Tu auras besoin de ça.
Frensoan lui tendit une torche en état de marche. Il prit le passe et quitta le marché en direction des rampes d’accès entre les secteurs qui menaient aux niveaux supérieurs.


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